Samedi 4 octobre 2008 6 04 /10 /Oct /2008 05:29
Lorsque Prisit sut que sa femme Pavena attendait un enfant, il fut le plus heureux des hommes. Ça faisait quatre ans qu'ils s'étaient marié mais elle n'était jamais tombé enceinte. En désespoir de cause, ils étaient allés à pied au sanctuaire Bouddhiste de That Phanom réputé, sans doute à cause de sa forme plus ou moins phallique, apporter la fertilité aux femmes stériles. Cela avait pris du temps depuis leur petit village perdu de la province de Sakhon et n'était pas sans danger car à cette époque, en 1977, la foret était infestée de bandits et de guérilleros communistes mais ils y étaient finalement arrivés et la jeune femme put prier pour avoir un bébé. Car Prisit avait prétendu un peu partout que c'était Pavena qui ne pouvait pas avoir d'enfant bien que les villageois pensaient que c'était plutôt lui et son gros penchant pour l'alcool qui étaient à blâmer. D'ailleurs ce jour là, dès l'annonce de la nouvelle, il alla
immédiatement fêter ça en achetant une bouteille d'alcool de riz qu'il alla boire chez un ami à lui. Après l'avoir finie, Prisit en paya une deuxième et ils continuèrent à boire jusqu'à ce qu'ils s'écroulent tous les deux dans la maison du copain. Prisit dormit sur le sol en ciment d'un sommeil sans rêve cette nuit là.
 
Quand Pavena ressentit ses premières douleurs, Prisit alla chercher la vieille sage femme du village car l'hôpital le plus proche se trouvait dans la ville de Sakhon à cinquante kilomètres du village et seul une piste en terre détrempée par les pluies de la mousson s'y rendait. De plus, en ce temps là, personne au village n'avait de voiture et ça aurait mit beaucoup trop de temps de s'y rendre en char à boeufs. De toute façon le couple n'aurait jamais eu de quoi se payer un accouchement moderne. La femme commença par réciter des incantations pour demander aux esprits de ne pas perturber la naissance, puis demanda à Pavena de se lever et de se tenir aux cordes que Prisit avait fixés au plafond peu avant. La sortie du bébé se passa difficilement. La jeune femme endura de terribles souffrances et perdit beaucoup de sang. Finalement le nouveau né apparu et la sage femme coupa le cordon. La mère regarda son fils et se mit à hurler "Pak Wègn", puis elle s'évanouie. En effet le nourrisson était affublé d'un énorme bec-de-lièvre (Pak Wègn en Thaï).
 
Le bébé fut appelé Piyachat. On lui lia des petits fils blancs autour des poignets pour le protéger des esprits. Pavena n'eut plus jamais d'autres enfants.
 
L'enfance de Piyachat fut difficile. les autres gamins refusaient de jouer avec et se moquaient de lui méchamment à la manière des enfants. "Pak Wègn na kiat" (Bec-de-lièvre l'horrible) répétaient-ils le plus souvent lorsque ils l'apercevaient et ils se mettaient à lui jeter des cailloux. Prisit se soûlait de plus en plus et les battait régulièrement lui et sa mère. Le garçon devint renfrogné et solitaire. Il prit l'habitude de s'isoler dans la foret.
 
Piyachat dut très tôt aider ses parents à travailler dans la rizière familiale. En mai c'était les labours avec l'aide des deux buffles de ses parents, puis les semailles et de juin à juillet, on repiquait. Enfin, d'octobre à novembre, on récoltait le riz à la faucille. Le reste de l'année, son père allait couper des arbres pour en faire du charbon de bois qu'il revendait. La plus grosse partie de l'argent gagné passait dans l'alcool. Le garçon préférait de loin le travail dans les rizières à l'école où il subissait de quotidiennes humiliations de la part des autres enfants et même des enseignants. Il n'avait qu'un seul ami, un garçon d'un an de moins que lui appelé Toon qui avait été estropié par la polio et qui était lui aussi ignoré par les autres gamins. Mais on ne jetait pas de pierre à Toon ni ne l'insultait car celui ci avait un grand frère qui serait immédiatement venu corriger celui qui s'aviserait de faire cela. Le
samedi et le dimanche, pendant la saison sèche ou il n'y avait pas de travail dans les rizières, il partait se promener dans les bois, parfois avec son ami mais le plus souvent tout seul .
 
Un jour, alors qu'il avait une dizaine, d'année, lors d'une de ses escapades Piyachat entendit un cri. Il se précipita vers le lieu du hurlement et vit Salee, une gamine de 5 ans de son village. La petite fille était terrorisé car devant elle se dressait un cobra royal près à mordre. Piyachat se saisit d'une tige de bambou et en frappa de toutes ses forces la tête du reptile. Celui ci s'écroula, tué sur le coup. Salee ne dit rien pendant une minute puis se tourna vers son sauveur et lui dit : "Merci Piyachat".
 
Le garçon fut trop ébloui pour répondre. C'était la première fois qu'un autre enfant l'appelait par son prénom et non pas "Pak Wègn". Et aussi qu'on le remerciait. Il raccompagna la fillette au village et, avant de rentrer dans la maison de ses parents, celle ci se fendit d'un gracieux sourire et lui dit : "Au revoir". Il marmonna un salut et couru chez lui.
 
Cette nuit là Piyachat fut trop excité pour dormir. Jamais on ne lui avait sourit auparavant. Jamais on ne lui avait dit de mots gentils ni, à part Toon et ses parents, appelé par son nom. Le gamin remuait tout ça, encore et encore, dans sa tête. Au petit matin, Piyachat sut qu'il était amoureux.
 
Pendant quelques jours, les autres gamins le regardèrent respectueusement. Les adultes le félicitaient. Même son père semblait être plus gentil avec lui. Il avait commencé par lui reprocher de ne pas avoir ramené le cadavre du serpent car il en raffolait, mais Pavena avait vigoureusement pris la défense de son fils et Prisit était revenu à de meilleurs sentiments. Les parents de Malee étaient venu le remercier et Piyachat était sur un nuage. Malheureusement, au bout de quelques temps l'incident fut oublié et les autres enfants recommencèrent à l'appeler "Pak Wègn" et a lui jeter des pierres. A part Salee qui, quant elle le croisait, continuait de lui dire bonjour. Piyachat était bien trop timide pour engager plus avant la conversation mais cela ne l'empêchait pas d'être, secrètement, éperdument amoureux de la gamine.
 
Quant Piyachat eu 16 ans, son père mourut d'une cirrhose du foie. Il fallu organiser les funérailles. Cela coûta cher. Heureusement, tous les villageois versèrent, selon la coutume, une petite obole et Pavena put acheter un cercueil en bois dans lequel le corps de Prisit fut allongé. Ensuite, avec l'aide de quelques amies, elle prépara de nombreuses victuailles et acheta des boissons pour que les villageois puissent fêter le départ de l'esprit de son mari vers une réincarnation plus heureuse. Pendant trois jours la maison fut ouverte à tout le monde et beaucoup de gens s'y rendirent pour se recueillir devant le cadavre et aussi pour manger et boire à l'oeil. Puis le corps fut amené au temple et, après quelques incantations des bonzes, le cercueil et son contenu furent incinérés. Après la cérémonie, tous les gens rentrèrent chez eux. Seul Toon resta avec son ami pour le consoler.
 
Piyachat remplaça son père dans les durs travaux de la rizière. Et pendant la saison sèche, lui aussi se mit à faire du charbon de bois pour gagner quelques sous.
 
A par sa mère, Toon et Salee bien sur, la plupart des gens, bien qu'ils ne lui jetaient plus de cailloux,  continuaient d'appeler Piyachat "Pak Wègn", plus par habitude que par réelle méchanceté. Celui ci ne semblait pas s'en offusquer mais intérieurement, il souffrait de ce surnom.
 
La situation des villageois alla en s'améliorant au cour des années. D'abord on fit une vrai route puis le village fut accordé au réseau électrique. La plupart des gens possédaient dorénavant des motocyclettes et certains même des voitures. Les labours se faisaient maintenant au motoculteur à par pour une minorité de paysans trop pauvres pour s'en acheter un et qui continuaient à travailler la terre avec des buffles. En 1998, lorsqu'il eut 21 ans, Piyachat alla travailler tout une saison sèche à Bangkok et quant il revint, l'argent gagné complété par les quelques économies de sa mère et la vente d'un buffle lui permit d'acquérir un motoculteur.
 
Il s'imaginait un avenir radieux. Il épouserait Salee et ensemble, ils travailleraient la terre, auraient beaucoup d'enfants et vivraient heureux, mais le destin en décida autrement.
 
Piyachat etait beaucoup trop timide pour avouer son amour à Salee. Il n'osait à peine lui dire plus de quelques mots lorsqu'il la croisait, "bonjour", "as tu mangé", "au revoir" et c'était tout. La seule personne à qui il avait confessé ses sentiments pour la jeune fille, était son ami Toon. Régulièrement Piyachat lui racontait ses projets d'avenir d'une voix pleine d'espoir. Toon l'écoutait poliment mais, bien qu'il s'abstenait de lui en faire part pour ne pas l'attrister, il savait au fond de lui même que c'était un rêve impossible. Piyachat était laid, n'avait aucun charme et, pire que tout, était pauvre, trois handicaps insurmontables.
 
Salee, quant à elle, continuait ses études. Elle était bonne en classe et quant elle eu terminé le lycée, elle alla s'inscrire à l'université de Khon Khen. Elle avait un frère et deux soeurs plus âgés pour aider ses parents à la ferme. De plus, une de ses soeurs Chawewan était marié et les bras de l'époux s'ajoutait à toute cette force de travail. Le couple avait eu une petite fille quelques années auparavant. En 2001, Salee quitta le village pour étudier.
 
Piyachat fut très malheureux pendant quelques temps, puis il se remit à espérer. Il rêvait que Salee, une fois ses études terminés, reviendrait au village et l'épouserait. Il se l'imaginait si fort qu'il fini par croire que c'était vraiment ce qui allait se passer.
 
Un an après, il dut subir un autre mauvais coup du sort. C'était le début de la saison des pluies. Pavena était partie chercher des champignons et un orage avait éclaté. La foudre la frappa directement et elle mourut sur le coup. Piyachat aimait beaucoup sa mère et il souffrit atrocement. Seul la certitude d'une vie meilleure avec Salee lui fit tenir le coup.
 
En 2006, Salee avait terminé ses études. Elle avait obtenu un poste d'enseignant à Khon Khen. Un jour elle revint au village. Piyachat fut heureux de son retour. Il alla chez ses parents la saluer. Quand elle le vit elle lui dit :
 
- Bonjour Piyachat, j'ai une bonne nouvelle à t'annoncer. J'ai rencontré un enseignant qui travaille dans la même école que moi. Il est très beau. je l'aime et nous allons nous marier.
 
La nouvelle frappa le jeune homme en plein visage. Il perdit le contrôle de lui même.
 
- Mais Salee, je croyais que ... je pensais que tu m'aimais .... que nous allions nous marier.
 
- Me marier avec toi ? Tu es fou Piyachat. Aucune femme ne voudrait de toi. Tu es vraiment trop moche avec ton bec-de-lièvre.
 
- Mais, je t'aimes.
 
Le père de Salee intervint :
 
- Ça suffit Pak Wègn, tire toi maintenant.
 
Derrière lui se tenait la mère, le frère, le beau-frère et les soeurs de la jeune femme. Ils ajoutèrent :
 
- Oui, fout le camps Pak Wègn, et ne remet plus les pieds ici.
 
- Face de singe !
 
- Casse toi !
 
Quant il vit les trois hommes s'avancer menaçants vers lui, Piyachat s'enfuit mais au lieu de rentrer chez lui, il alla voir son ami Toon et lui raconta toute l'histoire en pleurant. Toon alla acheter une bouteille d'alcool de riz et ils burent tard ce soir là. Piyachat, trop soûl pour rentrer chez lui, s'écroula chez son ami.
 
Deux jours plus tard, Salee repartit pour Khon Khen. La vie devint insupportable pour Piyachat. Tout le monde était au courent de sa proclamation d'amour à la jeune fille et tous se moquaient méchamment de lui. La rancune du fils de Prisit alla en grandissant. Il décida de se venger.
 
Commença la saison des pluies. Tous les villageois partaient le matin travailler dans les rizières et ne revenaient qu'a la nuit tombante. Les enfants étaient à l'école. Ne restaient au village que quelques vieillards trop âgé pour travailler. Parmi eux, la grand mère de Salee. Un jour, Piyachat passa à l'acte. 
 
Il attendit que tout le monde soit parti aux champs. Il se saisit alors d'une machette et se mit à l'aiguiser. Vers une heure de l'après midi, il se rendit à la maison des parents de Salee. Il savait que la vieille grand mère faisait la sieste à cette heure là. Il monta silencieusement les marche, ouvrit doucement la porte et pénétra dans la maison. La vieille femme dormait. Il la regarda pendant une minute, semblant réfléchir à l'acte qu'il se préparait à commettre, puis, d'un pas décidé, s'avança vers la septuagénaire, lui saisit la tête et, avant qu'elle ai eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait, l'égorgea comme un poulet.
 
Il pris quelques vêtements dans l'armoire et s'en servit pour effacer le sang rependu par terre. Puis il traîna le corps de la vieille dans un coin. Ensuite, il se cacha dans la maison et attendit.
 
Une heure plus tard, il entendit le bruit d'une motocyclette. C'était la soeur de Salee, Chawewan qui arrivait à la maison. Elle venait apporter à manger à sa grand mère. La première chose qu'elle vit, c'était la porte ouverte. Cela l'inquiéta un peu. Elle monta les escaliers en appelant :
 
- Iay (grand mère) où es tu ?
 
Dès qu'elle eu franchit la porte, elle reçu un formidable coup de poing au visage qui l'assomma. Piyachat déchira une chemise dont il s'était servi pour essuyer le sang de la vieille. Il utilisa un morceau pour lui lier les mains derrière le dos et un autre pour la bâillonner. Quand il eu terminé, il alla chercher une bouteille d'eau dans le frigidaire, l'ouvrit et la vida sur le visage de la jeune femme. Celle ci se réveilla. Lorsqu'elle vit que Piyachat se tenait devant elle en la regardant haineusement, ses yeux se remplirent de terreur.
 
- Oui c'est bien moi, murmura t'il d'une voix qui avait perdue toute trace d'humanité, Pak Wègn, le singe.
 
Il arracha sa robe, déchira son slip et la viola. Quant il eu fini, il se saisit de sa machette et l'abattit de toutes ses forces sur la tète de Chawewan.
 
Il traîna le corps à coté de celui de la vieille puis reprit la planque.
 
A 3 heure, la petite Porn, la fille de Chawewan âgé de 8 ans sortit de l'école, monta sur sa bicyclette et pédala en direction de sa maison. Une fois arrivé, elle rangea le vélo sous les pilotis et gravit les marches de l'escalier. Des qu'elle fut à l'intérieur, Piyachat lui plaqua une main sur la bouche et l'égorgea si profondément qu'il manqua de lui décoller la tète du corps. Le tueur s'empara alors des clés de la moto de Chawewan, redescendit les marches à toute vitesse et s'enfuit avec.
 
Vers 5 heures de l'après midi arriva la deuxième soeur de Salee. Après être entrée dans la maison et avoir découvert les trois corps, elle ressortit en hurlant. Les gens qui commencent à rentrer des rizières s'inquiètent. Peu après quelqu'un téléphona à la police. D'autres personnes allèrent chercher le reste de la famille aux champs.
 
Les policiers interrogèrent les gens et fouillèrent la maison de Piyachat. Peu après, un avis de recherche fut lancé. A Khon Khen, deux policiers furent envoyés chez Salee. Après qu'elle eu été mise au courant du drame, la jeune femme se mit à pleurer. Quant elle se fut un peu calmé, un des hommes lui dit :
 
- Le commissariat nous a envoyé pour veiller sur vous. Nous pensons que l'assassin peut venir ici. Nous allons donc rester là jusqu'à qu'il soit arrêté.
 
- Merci, répondit Salee, merci infiniment.
 
Elle se remit ensuite à sangloter. Les deux policiers détournèrent le regard, horriblement gênés.
 
Quelques heures plus tard, le téléphone portable de Toon se mit à sonner. il décrocha.
 
- C'est moi, entendit-il à l'autre bout du fil.
 
- Piyachat, s'exclama t'il surprit, Piyachat il faut te rendre. Ils sont à ta recherche. Il n'hésiteront pas à t'abattre. Va dans un commissariat et rend toi mon ami, je t'en pris.
 
- Je vais me rendre mais j'ai d'abord quelque chose à terminer.
 
- Piyachat, ils surveillent sa maison. Ils t'attendent là bas.
 
- Au revoir, répondit Pak Wègn et il raccrocha.
 
Toon pesa le pour et le contre pendant quelques minutes puis il prit sa décision. Il composa alors le numéro du commissariat.
 
Après être sorti de la cabine téléphonique, Piyachat remonta sur sa moto et pris la direction de Khon Khen. Tandis qu'il roulait, les pensées se bousculaient dans sa tète. Pourquoi ai je agit de la sorte se disait-il. Je suis pire qu'eux. L'assassinat de la petite fille surtout le faisait culpabiliser.
 
Sontip était chauffeur routier. Il avait chargé des fruits et légumes au grand marché de Khon Khen pour les livrer à Kalasin. Il roulait vite car il avait hâte de retrouver sa femme et ses enfants. Il eu à peine le temps de voir la moto qui arrivait en face se détourner délibérément vers son camion. Un grand choc se produisit. Sontip n'eut que quelques contusions. Quant à Piyachat, il fut tué sur le coup.
 
Le lendemain, les policiers annoncèrent à Salee que tout était terminé. Après les avoir remercié, elle se retira dans sa chambre et pleura.

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